lundi 24 décembre 2018

Il faut vraiment être idiot pour ...


Ça fait des années que je le sais et que je m'en fiche mais je n'avais jamais eu l'idée d'écrire là-dessus parce que l'idiotie me semble un sujet peu plaisant surtout si c'est l'idiot lui-même qui en traite. Il se peut que le terme d'idiot soit excessif mais je préfère l'annoncer d'entrée et tout chaud, même si les amis le trouvent exagéré, plutôt que d'en employer un autre comme sot, bête ou demeuré et qu'ensuite ces mêmes amis trouvent que je suis resté en deçà dans mon appréciation. Rien de grave en réalité, mais être idiot cela vous met quel qu'un complètement à part et, bien que cela ait du bon parfois, il y a comme une nostalgie, un désir de traverser la rue et de retrouver sur le trottoir d'en face parents et amis réunis en une même intelligence et compréhension et de se frotter un peu à eux pour sentir qu'il n'y a pas de différence appréciable et que tout va pour le mieux. Ce qui est triste quand on est idiot, c'est que tout va pour le pire. Au théâtre par exemple, je vais au théâtre avec ma femme et un ami, il y a un spectacle de mimes tchèques
ou de danseuses thaïlandaises et je suis sûr qu'à peine le spectacle commencé, je vais tout trouver merveilleux. Je m'amuse, ou cela m'émeut énormément, les dialogues ou les mouvements des danseuses m'arrivent comme des visions surnaturelles, j'applaudis à tout rompre et parfois mes yeux se mouillent ou je
ris à en pisser, en tout cas je suis heureux de vivre et d'avoir eu la chance d'aller ce soir au théâtre ou au cinéma ou à une exposition de peinture, dans tout endroit où des gens extraordinaires font ou montrent des choses que l'on n'avait jamais imaginées avant, inventent un lien de révélation et de rencontre, quelque chose qui vous lave des moments où rien n'arrive, rien que ce qui arrive tout le temps.
Je suis donc émerveillé et si content qu'au moment de l'entracte, je me lève enthousiasmé et je continue d'applaudir et je dis à ma femme que les mimes sont une merveille et que la scène où le pêcheur lance l'hameçon et où l'on voit arriver un poisson phosphorescent à mi-hauteur de la scène est une trouvaille fabuleuse. Ma femme aussi s'est amusée et elle a applaudi mais soudain je m'aperçois (et cet instant tient de la blessure, du trou rauque et humide) que son amusement et ses applaudissements ne sont pas comme les miens et qu'en plus il y a toujours avec nous quelque ami qui lui aussi s'est amusé et a applaudi, mais jamais comme moi, et je m'aperçois encore qu'il est en train de dire avec une pertinence extrême et une extrême intelligence que le spectacle est joli, que les acteurs ne sont pas mauvais mais qu'enfin il n'y a pas grande originalité dans les idées sans compter que les couleurs des costumes sont médiocres et la mise en scène assez banale, etc. etc. Quand ma femme ou mes amis disent ces choses-là, ils les disent aimablement, sans aucune agressivité. Je comprends que je suis idiot mais l'ennui c'est que je l'oublie chaque fois qu'une chose m'émerveille, de sorte que la chute brusque dans l'idiotie m'arrive comme ce qui arrive au bouchon qui a passé des années dans l'intimité du vin et soudain plop ! un coup sec, et il n'est plus qu'un bouchon. J'aimerais défendre les mimes tchèques ou les danseuses thaïlandaises car vraiment ils m'ont paru admirables et ils m'ont rendu si heureux que les mots intelligents et sensés de ma femme et de mes amis me font comme mal sous les ongles et pourtant je comprends parfaitement qu'ils ont raison et que le spectacle ne doit pas être aussi bon qu'il me semblait, mais en réalité ce n'est pas que je le trouvais bon ou mauvais, simplement j'étais transporté par ce qui arrivait comme un idiot que je suis et cela me suffisait pour m'évader et aller ou j'aime aller chaque fois que je peux et je le peux si peu. Il ne me viendrait jamais à l'idée de discuter avec ma femme ou mes amis parce que je sais qu'ils ont raison et qu'en réalité ils ont très bien fait de ne pas se laisser gagner par l'enthousiasme, car les plaisirs de l'intelligence et de la sensibilité doivent naître d'un jugement pondéré et surtout de comparaisons, se baser comme le disait Epictète sur ce que l'on connaît déjà pour juger ce qui se présente, car c'est cela et pas autre chose la culture et le sophronisme. Je ne prétends absolument pas discuter avec eux et je me borne tout au plus à m'éloigner de quelques pas pour ne plus entendre la suite des comparaisons et des jugements tandis que j'essaie de retenir les ultimes images du poisson phosphorescent, même si à présent mon souvenir se trouve inévitablement modifié par les critiques si intelligentes que je viens d'entendre et je ne peux faire autrement que d'admettre la médiocrité de ce que je viens de voir et qui ne m'a enthousiasmé que parce que j'accepte sans discernement tout ce qui a forme et couleur un peu différentes de l'ordinaire. Je reprends conscience que je suis idiot, que n'importe quoi suffit pour me tirer hors de la vie au carré et alors, le souvenir de ce que j'ai aimé ce soir se trouble et devient complice, devient l'œuvre d'autres idiots qui ont mal dansé, mal pêché leur poisson, avec des costumes et des chorégraphies médiocres, et finalement c'est presque une consolation, mais une consolation sinistre, que nous soyons si nombreux, les idiots, qui se sont donné rendez-vous dans cette salle pour danser, pêcher et applaudir. Le pire c'est que deux jours après, j'ouvre le journal et je lis la critique du spectacle et elle coïncide, parfois même avec les mêmes mots, avec ce que ma femme et mes amis ont vu et dit si intelligemment et avec tant de pertinence. Je suis sûr à présent que ne pas être idiot est une des choses les plus importantes pour la bonne marche de la vie d'un homme puis, peu à peu j'oublie, le pire c'est que je finis par l'oublier ; par exemple, je viens de voir un canard sur le lac du bois de Boulogne et c'était d'une si merveilleuse beauté que je n'ai pu m'empêcher de m'accroupir au bord du lac et de rester là, je ne sais combien de temps, à admirer sa grâce, la joie insolente de ses yeux, cette double ligne délicate qui coupe son poitrail et va se perdre au loin en s'ouvrant largement. Mon enthousiasme ne naît pas tellement du canard, c'est plutôt une chose que le canard cristallise et cela peut être parfois une feuille morte qui se balance au bord d'un banc ou une grue orange, énorme et délicate, contre le ciel bleu du soir, ou l'odeur d'un wagon quand on y monte avec un billet en poche pour un long voyage et que tout va se succéder prodigieusement, les gares, le sandwich au jambon, les boutons pour allumer et éteindre les lumières, une blanche l'autre violette, la ventilation réglable, tout cela me paraît si beau et presque si impossible que de l'avoir là à portée de main me remplit d'une espèce de saule intérieur, d'une pluie verte de délices qui ne devrait jamais finir.
Mais plusieurs personnes m'ont dit que mon enthousiasme était la preuve de mon immaturité (de mon idiotie, veulent-ils dire, mais ils choisissent leurs mots) et que ce n'est pas possible de s'enthousiasmer pareillement pour une toile d'araignée qui brille au soleil parce que si on éprouve de tels débordements pour une toile d'araignée pleine de rosée, que restera-t-il le soir où l'on donnera Le Roi Lear ? Voilà qui me surprend parce que l'enthousiasme n'est pas une chose qui s'use quand on est véritablement idiot, il ne s'use que si on est intelligent et que l'on a le sens des valeurs et de la relativité des choses; courir d'un bord à l'autre du lac pour mieux voir mon canard ne m'empêchera pas ce soir de faire de grands bonds d'enthousiasme au concert de Fischer-Dieskau. En y repensant mieux, l'idiotie ce doit être ça : pouvoir s'enthousiasmer tout le temps, pour quoi que ce soit qui vous plaise, et qu'un petit dessin sur le mur ne soit pas méprisé au nom des fresques de Giotto. L'idiotie ce doit être une espèce de présence et de renouvellement constant : à présent j'aime cette petite pierre jaune, à présent j'aime L'Année dernière à Marienbad, à présent je t'aime toi, souricette, à présent j'aime cette incroyable locomotive soufflant en gare de Lyon, à présent j'aime cette affiche déchirée et sale. A présent j'aime, j'aime tellement, à présent je suis moi, je récidive, l'idiot parfait dans son idiotie qui ne sait pas qu'il est idiot et jouit de sa jouissance jusqu'à ce que la première réflexion intelligente le rende à la conscience de son idiotie et le fasse chercher fébrilement une cigarette de ses mains maladroites, regarder à terre, comprenant et parfois acceptant, parce que même idiot il faut bien vivre, jusqu'à un autre canard, une autre affiche et ainsi de suite.

Julio Cortazar, 
Le tour du jour en quatre-vingts mondes 
Gallimard
p71 et suiv.

Fin d'une histoire


dimanche 23 décembre 2018

Il engueule ses glaïeuls

Comme un ours
On raconte qu'il vit seul
Depuis si longtemps
Qu'il engueule ses glaïeuls
Comme si c'étaient ses enfants
On raconte que le soir
Il met deux couverts
Et prépare le dîner
À son pote imaginaire
Comme un ours bipolaire
Un ermite en colère
En apesanteur
Entre les deux hémisphères
Dans ses jours amers
Son regard se perd
Entre l'eau et le feu
Qui clashent
Dans sa chair
On raconte qu'elle vit seule
Depuis si longtemps
Qu'elle console son aïeul
Comme s'il était vivant
Toutes ses âmes sœurs
Se sont évanouies
Au fin fond du néant
De son âme envahie
Par des ours bipolaires
Des ermites en colère
En apesanteur
Entre les deux hémisphères
Dans ses jours amers
Son regard se perd
Entre l'eau et le feu
Qui clashent
Dans sa chair
Ours bipolaires
Ermites en colère
Ils n'étaient pas
Les seules âmes seules ici-bas
Mais les solitaires
Ne se rencontrent pas
Ils n'étaient pas les seuls
À faire de leur lit
Une base arrière
À la mélancolie
Comme ces ours bipolaires
Ces ermites en colère
En apesanteur
Entre les deux hémisphères
Dans tes jours amers
Ton regard se perd
Entre l'eau et le feu
Qui clashent
Dans ta chair
Ours bipolaires
Ermites en colère
En apesanteur
Entre les deux hémisphères
Dans tes jours amers
Ton regard se perd
Entre l'eau et le feu
Qui clashent
Dans sa chair
Paroliers : Alexis Djoshkounian
Alexis HK


Attendre le souffle et danser


mercredi 19 décembre 2018

Chanter, c'est pas vivre mais c'est l'espérer


Tous ces mots terribles qui font des chansons,
Parlant de misère, d'ennui, de prison,
Ne sont que des leurres chassant nos démons
Bâillonnant la peur, pendant un moment

Chanter, c'est pas vivre mais c'est l'espérer
Chanter, c'est survivre quand on est vidé
Vidé de ses illusions, tout nu et tout con
Essoré, déboussolé, cassé, piétiné

Je ne suis ni meilleur ni plus mauvais que vous
Contre vents et marées, envers et contre tout
J'ai, chevillé dans le cœur, un rêve de bonheur,
Un jour nouveau qui se lève chasse mon chagrin

Un geste, un regard, un mot, un ami qui vient,
Deux arbres dressés dans le ciel, la lune et la nuit,
Deux amoureux dans un champ font comme leurs parents
Une fille qui revient d'un voyage très loin

Tous ces mots terribles qui font des chansons...

Une fille qui revient d'un voyage très loin
Tous ces mots terribles
François Béranger

Première ligne


lundi 3 décembre 2018

samedi 1 décembre 2018

Armando - 2009

 Inauguration de l'exposition Les mondes invisibles
Lycée Jean Monnet - Yzeure 
du 27 novembre 2019 au 22 mars 2019

Photo Pierre Gonnord - 
Impression quadri sur vinyle - 165x125 - Production FRAC Auvergne




Meilleurs vœux


vendredi 23 novembre 2018

Le monde est plein de ronces

Il dit je ne parle pas et mon cœur brûle
Je voudrais traverser ce pays
Mes yeux sont plein de guerre, ma bouche est sèche
Et je n'ai pas d'amis
Il dit je viens de la mine dans la ville
Je cherche le pardon et l'oubli
J'ai ma bible sur la poitrine, je marche vers les salines
Il dit personne ne m'a vu
Il dit que les prières nous sauvent
Mais qu'il ne se met plus à genoux
Ceux qui m'ont mis au monde ne sont plus en vie
Il dit personne sur Terre ne me connaît
Je ne parle pas et j'ai tout donné
Le monde est plein de ronces et ce que je cherchais
Je ne l'ai jamais trouvé
Il dit je ne parle pas et mon cœur brûle
Et j'ai déchiré mon cahier
Il dit j'étais mort au milieu du béton
Aujourd'hui je ne rends compte qu'aux étoiles dans le ciel
Et j'implore le pardon
Il dit je n'attendrai pas le paradis
Et dieu sait que j'aurai essayé
Le monde est plein de ronces
Et ce que je cherchais je ne l'ai jamais trouvé
Alain Bashung
 Les salines - En Amont
Paroles : Raphaël

Tombée du jour