Plutôt que de secourir l’ours polaire à la dérive sur un morceau de banquise, le gel ce matin menace mon cerisier !
https://autofictif.blogspot.com/2026/03/6180.html
Plutôt que de secourir l’ours polaire à la dérive sur un morceau de banquise, le gel ce matin menace mon cerisier !
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Tu
ne connaîtras jamais de toi qu’une ombre sur un mur, un reflet de verre
ou d’eau, une capture de papier, tandis que le passant que tu croises
te saisit tout entier dans le bref regard indifférent qu’il t’accorde.
Demande-lui de te dire qui tu es.
Eric Chevillard
L'autofictif du 21/02/2023
La visite au Louvre a le mérite de rétablir l’ordre des choses pour les enfants. Ils reconnaissent certains tableaux célèbres pour en avoir vu des reproductions – La liberté guidant le peuple, Le Radeau de la Méduse, etc. Désormais, au contraire et comme il se doit, ces images rencontrées dans les livres les renverront aux tableaux originaux devenus des souvenirs personnels. L’art qui n’était pour eux que représentation est entré dans leur vie.
Une guerre meurtrière se prépare et, même si nous nous offusquons des prétentions de Poutine sur l’Ukraine, le phénomène demeure pour nos esprits de l’ordre du concevable, de l’admissible. Bombardements, invasion, conquête. Tout cela reste très humain. Autres temps, même merde. Ainsi nous sommes. Le chef est grave. Les stratèges spéculent. Les journaux soignent leurs manchettes. Le feu fourbit ses flammes. Le sang se dispose à couler. L’homme va encore s’illustrer sous le ciel indifférent. Fracas, ruines, fumées, cendres, larmes. Et pendant ce temps-là, les stupides oiseaux, avec leur cerveau de 20 grammes, sentant venir le printemps, s’apprêtent à faire leur nid.
Les forces de police sont intervenues la nuit dernière pour interrompre une rave-party qui battait son plein sur un terrain vague, alors même que la pandémie ne semble pas vouloir reculer. Comme ils s’apprêtaient à verbaliser sévèrement les participants, les policiers ont constaté qu’ils étaient tous des vieillards de plus de 75 ans dûment vaccinés, lesquels ont donc pu continuer à danser, boire et gober des ecstas jusqu’au petit matin. Les étudiants de la cité universitaire voisine n’ayant pas fermé l’œil de la nuit en raison du tapage envisagent de déposer plainte.
On annule. Les réunions, les rendez-vous, les manifestations auxquelles nous devions participer : annulés. Annulée la fête, annulé le mariage. Et contrairement à ce que nous prétendons, la main sur le cœur, nous ne remettons rien à plus tard. Pas de cette hypocrisie dilatoire : on annule ! Tant pis pour la Palme d’or qui devait récompenser le film de ma vie, je viens de me décommander pour Cannes.On annule. Notre agenda est un tissu de prétentions chimériques. Il s’agissait pourtant de béer devant l’orthodontiste, d’accompagner une sortie de classe à l’abbaye de Cîteaux et de négocier un contrat d’exportation de joints de robinetterie avec un distributeur japonais retors. Ce délicieux programme est abandonné. L’avenir ne veut s’encombrer d’aucun projet, d’aucune réjouissance, tous les jours que Dieu fait (« et il en fait, le bougre », constatait Alphonse Allais) seront réservés désormais à la menace et au péril.Or, l’angoisse qui en résulte ne nous empêche pas d’éprouver aussi cette amère et cependant bien réelle volupté de l’annulation. C’est que tout ce qui doit être vécu, tout ce pour quoi nous prenons date, ces plans patiemment échafaudés, toutes ces perspectives nous perturbent aussi. Du seul fait qu’il est à venir, parce qu’il est inéluctable, parce qu’il va falloir en passer par lui, le moindre événement annoncé nous contrarie comme un sombre présage.Mais s’il n’est charmante compagnie qui ne se quitte, pourquoi s’infliger, avant la séparation, ces huîtres, ce vin et ces sourires ? Il nous apparaît aujourd’hui que le principe de l’annulation générale et systématique a ses avantages. Nous voilà enfin dispensés de piscine. Nous voilà exemptés du service militaire. Nous voilà réformés et renvoyés dans nos foyers : quel soulagement !Tel est en effet la forme de cette volupté de l’annulation : le soulagement. Le fardeau des jours à venir nous est ôté des épaules. J’emprunte à Xavier de Maistre son fauteuil, car « c’est un excellent meuble qu’un fauteuil ; il est surtout de la dernière utilité pour tout homme méditatif ». Méditons, donc. Il y a tant de choses que nous aimerions annuler encore si nous le pouvions. Tout annuler peut-être. Si seulement ce principe était rétroactif ! Table rase pour mieux recommencer. Ou pour s’abstenir de commencer quoi que ce soit. Jouir simplement du soulagement, de l’immense soulagement consécutif.Et maintenant, faites tous comme moi : annulez vos obsèques.A demain.Lire la chronique précédente : « Sine die ». Jour 1
[L’écrivain Eric Chevillard tiendra pour « Le Monde » la chronique Sine die, le temps que dureront les mesures de restriction des déplacements.]
Coussins, couffins et confitures, ce ne doit pas être aussi terrible que ça, le confinement. Chacun chez soi, mais aux confins du monde. Même le sédentaire se sent dépaysé. Quelle aventure ! Citons Rimbaud, l’exergue de tous nos livres : « Assez vu. La vision s’est rencontrée à tous les airs./ Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours./ Assez connu. Les arrêts de la vie. – Ô Rumeurs et Visions !/ Départ dans l’affection et le bruit neufs ! » (Départ)On ne sort plus, quel voyage ! Il y a justement chez moi un couloir que je me promets depuis toujours de longer jusqu’au bout. L’heure est venue de ces expériences. Un bidet encombre la salle de bains, je vais avoir le temps de m’initier à cette pratique ancienne et révolue, retrouver les gestes simples de nos pères. Grimper aux rideaux, avez-vous déjà vraiment essayé ? Et vous cogner la tête contre les murs ? Il y a tant à faire dans une maison.Dehors, rôde l’horrible virus hérissé d’antennes sensibles qui captent notre présence à plus d’un kilomètre – comme le squale la goutte de sang dans l’immensité de la mer – et de palpes gluants pour se suspendre à nos lèvres, comme un amoureux ardent. Des hordes de pangolins enragés se répandent dans les rues en toussant leurs poisons et, dès que le jour baisse, ce sont les chauves-souris qui fondent sur le passant pour se moucher dans son coude. Nous ne sommes plus en sécurité que chez nous.Nous claquons la porte. Nous poussons devant elle le buffet du salon. Sur le buffet, nous empilons nos encyclopédies. Sur cette pile, nous asseyons nos enfants. Et, dans les mains de ces porteurs sains, nous déposons des peluches garnies de plomb. Le pavillon « Sam Suffit » est rebaptisé fort Alamo. « Home, sweet home » redevient notre fière devise. Nous la peignons en lettres d’or sur nos écus et les portières de nos automobiles encalminées.Or, puisque nous avons pris l’habitude d’élire quand l’effroi nous visite un livre qui tout à la fois nous console et nous venge – Paris est une fête, Notre-Dame de Paris –, je suggère cette fois que nous ouvrions tous séance tenante et in situ le Voyage autour de ma chambre que Xavier de Maistre commença en 1790, lorsqu’il fut mis aux arrêts lui aussi : « Le plaisir que l’on trouve à voyager dans sa chambre est à l’abri de la jalousie inquiète des hommes ; il est indépendant de la fortune. »Son voyage dura quarante-deux jours. Combien de jours durera le nôtre ?A demain.
Je suis sorti furieux de ce monde en lui claquant au nez la porte de ma bibliothèque.
Auteur d’une vingtaine de romans et de nombreuses pièces de théâtre, peintre, compositeur, photographe, il connut la célébrité en devenant à 114 ans le doyen de l’humanité.Eric Chevillard - L'autofictif
L’enfant observe passionnément les fourmis, les coccinelles, il court après les papillons, les sauterelles, il a peur des araignées, ses poux le démangent. Puis les insectes disparaissent de nos vies. En grandissant, nous les perdons de vue.